Opinions of Saturday, 8 March 2025

Auteur: Jean-Pierre Bekolo

PEU A PEU NOUS ENTRONS DANS L'ENSAUVAGEMENT...

Jean-Pierre Bekolo Jean-Pierre Bekolo

PEU A PEU NOUS ENTRONS DANS L'ENSAUVAGEMENT...
Par Jean-Pierre Bekolo
« Les Noirs ne peuvent pas se gouverner eux-mêmes parce qu’ils n’ont ni l’intelligence ni la capacité mentale pour diriger une société… Donnez-leur des armes, ils s’entretueront ; donnez-leur du pouvoir, ils voleront tout l’argent du gouvernement ; donnez-leur l’indépendance et la démocratie, ils les utiliseront pour promouvoir le tribalisme, le sectarisme, la haine, les meurtres et les guerres ! »
Ce sont ces mots ignobles, attribués à un ancien Premier ministre sud-africain sous l’apartheid, qui ont résonné en moi en écoutant Atanga Nji. Pire j’ai été tétanisé lorsque j’ai lu les propos d’un ministre de la République appeler à la condamnation à mort des activistes pour avoir simplement versé de la farine sur un membre du gouvernement à Bruxelles! Comment peut-on, en 2025, au Cameroun donner raison à des racistes? A ceux là qui ont méprisé notre humanité ?
Faut-il leur rappeler que le Cameroun a toute une histoire de la lutte pour la liberté, une histoire du multipartisme et une histoire des elections ayant couté la vie des centaines de milliers de camerounais? Deja en 1956, alors que le pays était encore sous administration coloniale française, des élections législatives furent organisées. Malgré la répression et l’interdiction de l’UPC qui fut écartée par les autorités françaises, ses leaders pourchassés, arrêtés ou assassinés, le colonisateur a permis à plusieurs partis politiques de se lancer dans cette premiere bataille électorale avec une dizaine de partis politique sans qu’on assiste à ce à quoi nous assistons aujourd’hui.
Mais même dans ces conditions, jamais les partis politique est leurs dirigeants n’ont été traités avec un tel mépris par leurs propres frères africains comme nous le voyons aujourd’hui. Comment en sommes nous arrivés aujourd’hui à faire pire que ceux qui ne nous aimaient pas?
Que diraient aujourd’hui Ruben Um Nyobé, Félix-Roland Moumié, Ernest Ouandié et tous les autres en voyant ce qu’est devenu ce pays pour lequel ils ont donné leur vie ? Auraient-ils pu imaginer qu’un jour, des Africains, héritiers d’une lutte contre la colonisation et l’oppression, reprendraient à leur compte le langage des bourreaux qu’on entend de la bouche du ministre de l’administration territoriale aujourd’hui? Les Martin Luther King, Steve Biko, Marcus Garvey auraient-ils pu imaginer que des dirigeants noirs traiteraient leurs propres concitoyens avec plus de dureté et d’arrogance que ceux qui nous avaient jadis enchaînés ?
Qui dans ce regime a lu Aimé Césaire ? "Une civilisation qui s’avère incapable de résoudre les problèmes que suscite son fonctionnement est une civilisation décadente. Une civilisation qui choisit de fermer les yeux à ses problèmes les plus cruciaux est une civilisation atteinte. Une civilisation qui ruse avec ses principes est une civilisation moribonde. » Ecrivait Césaire.
À quelle civilisation appartenons-nous donc aujourd’hui ? Si on peut encore parler de civilisation. Car en écoutant le ministre de l’Administration territoriale, on ne peut s’empêcher de se demander si nous avons réellement quitté la « barbarie » dont parlait notre hymne national dans sa version coloniale :
"Ô Cameroun, berceau de nos ancêtres,
Autrefois, tu vécus dans la barbarie.
Comme un soleil tu commences à paraître,
Peu à peu tu sors de ta sauvagerie."
Sortir de la sauvagerie, disaient-ils ? Sortir quand nous entrons? Pour paraphraser Achille Mbembe, nous sommes entrés dans l’"ensauvagement".
Comment ne pas constater que ces paroles de « barbares » ne sont pas différents de celles de ceux qui pensaient que les Noirs n’étaient bons qu’à être soumis ou à s’entre-déchirer ? Des êtres humains qu’on devrait écraser dans un "Moulinex"—non pas pour bâtir quoi que ce soit, mais pour continuer à rouler dans de grosses voitures, construire plus de villas et accumuler des maîtresses pendant que la jeunesse se noie dans l’exil ou la misère. Devenir des bêtes juste pour rester au pouvoir pour faire quoi qu’on a pas pu faire depuis des décennies ? Drôle de vision, que cette vision « africaine » de la gouvernance!
Rappelons à ceux qui l’auraient oublié un principe élémentaire : une élection présidentielle est un moment où tous ceux qui le souhaitent doivent pouvoir se présenter, afin que le peuple souverain, ce peuple-roi (qui n’est pas le gouvernement ou l’Etat) choisisse librement ses dirigeants.
Non! Nous refusons d’être une caricature ! Nous ne pouvons pas nous permettre de donner raison au raciste Pieter Botha.
Non! Nous, Africains, Camerounais, ne sommes pas condamnés à reproduire éternellement sur nous-memes les schémas de domination et d’humiliation hérités du colonialisme.
Nous ne sommes pas destinés à être gouvernés par la peur et l’injustice.
Nous ne sommes pas condamnés à l’humiliation et à l’arbitraire.
Nos enfants méritent un avenir où la démocratie n’est pas un slogan creux, mais une réalité vécue.
Ils méritent de choisir librement leurs dirigeants.
L'information c'est sur Le TGV de l'info